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Distinguer le « prendre soin » du « soigner » en bibliothérapie [entretien]

Dans cet extrait d’un entretien paru en mars 2026 dans la revue Lecture Jeune, Julien Bucci, art-thérapeute spécialisé en bibliothérapie, explique l’importance de définir un cadre éthique et professionnel rigoureux à la bibliothérapie afin d’éviter les dérives. Julien Bucci distingue le fait de prendre soin et le fait de soigner, privilégiant une approche qui mobilise la part créative des sujets.


« Julien Bucci : La bibliothérapie connaît aujourd’hui une sorte d’effet d’aubaine. Le terme « bibliothérapie » couvre un champ extrêmement vaste, avec des acceptions très larges. Il y a une multitude de propositions d’ateliers de bibliothérapie, relayés notamment sur Instagram, qui relèvent plus du développement personnel et du bien-être que de l’art-thérapie. J’ai une vraie réserve par rapport à ce phénomène.

Je constate aussi qu’il y a de plus en plus de personnes qui se lancent dans la bibliothérapie sans avoir pris le temps de se former ou même de s’interroger sérieusement sur les fondements de la bibliothérapie, ses différentes approches, les techniques d’accompagnement… Beaucoup de personnes qui interviennent dans le domaine de la bibliothérapie font ce constat, même si on en parle peu, parce que c’est un tabou. Il n’existe pas aujourd’hui en France de diplôme d’État spécifique à la bibliothérapie. Il y a un vrai problème de régulation et d’encadrement des pratiques.

Je connais beaucoup de personnes qui s’auto-proclament bibliothérapeutes, alors que ce n’est ni un métier ni un titre reconnu. Le terme « bibliothérapeute » ne renvoie à rien de précis. À l’inverse, l’art-thérapie est un métier, avec un titre et des compétences reconnues. Il existe une fiche métier ROME sur le site de France Travail. Les compétences-métiers attendues pour l’obtention d’un titre d’art-thérapeute sont clairement définies sur le site de France Compétences. L’art-thérapie implique un cadre structuré et solide, visant à identifier les besoins spécifiques des patients, à mobiliser les bons médiums, à évaluer l’effet de nos interventions et suivre leur évolution.

Le terme « bibliothérapeute » ne correspond à rien de précis, dans l’état actuel de la législation française. Il n’existe pas de définition officielle ni de cadre rigoureux. Pour ma part, je préfère me présenter comme art-thérapeute spécialisé en bibliothérapie, cela permet d’inscrire ma pratique dans un cadre professionnel identifié, avec des compétences clairement définies. Je n’annonce jamais que je suis bibliothérapeute. Je n’assume pas cette appellation.

Les mots « thérapeute » ou « thérapie » — qui viennent du grec « therapeuein », c’est-à-dire guérir, soigner — sont des termes lourds à porter et assumer, très chargés. Je pourrais avoir une part de légitimité à les utiliser en tant qu’art-thérapeute. Malgré cela, je n’assume pas cette dimension thérapeutique reliée à la bibliothérapie. Il me semble assez dangereux de faire croire aux personnes — ou de leur donner l’espoir — que la lecture, l’écriture ou les pratiques narratives et créatives pourraient guérir ou même seulement œuvrer à leur guérison. Ce n’est absolument pas le cas. Il ne s’agit même pas de soigner.

En bibliothérapie, nous pouvons en revanche prendre soin de la part saine du sujet. C’est l’intention principale. Solliciter ce qui va, ce qui n’est pas malade, mobiliser la part créative du sujet. Cette distinction entre soigner et prendre soin rejoint les travaux contemporains autour de la notion de care. Il ne s’agit pas d’intervenir sur une pathologie mais d’accompagner une personne dans ce qui demeure vivant en elle. Nous considérons qu’à tous les âges de la vie, dans toutes les situations et dans tous les états de la personne — même dans des situations limites, comme celles que j’ai pu rencontrer en soins palliatifs — il existe toujours une part du sujet que nous pouvons mobiliser. Parfois, c’est une part infime mais c’est une part réelle : une part du vivant, une part sensible, d’humanité, d’intégrité et, surtout, de créativité. L’enjeu est de mobiliser cette part existentielle qui demeure capable d’imaginer, de ressentir, se projeter… »


Lire la suite de l’entretien dans le hors série n°15 de la revue Lecture Jeune, consacré à la bibliothérapie (en version papier ou numérique : 10€/12€)

Bibliothérapie par Julien Bucci